mardi 20 octobre 2015

Lecture : Joy CASTRO," APRES LE DÉLUGE", Gallimard- série noire, 2014.



Habituellement, vous lisez un « polar », puis vous n’y pensez plus. Eh bien, en voilà un, ici, qui a toute chance de faire exception.
Je n’hésiterai pas à dire qu’il s’agit là rien mois que d’une petite fresque sociologique comportant deux portraits particulièrement bien réussis : d’abord, un beau portrait de femme, profond, très subtilement dressé ; ensuite, le portrait exceptionnellement prégnant dans ce genre de littérature, d’une ville, et pas n’importe laquelle : New-Orleans, Louisiane, U.S.A.
New-Orleans ! Telle qu’en elle-même : moite, indolente et insouciante (tout en étant très violente, pleine de dangers affleurants, et par conséquent, toujours un peu imbibée d’une crainte sourde), baroque et un peu folle car fortement sensuelle et festive – en bref, terriblement spéciale.
Une ville séductrice par essence, dont l’identité forte nous frappe en ce qu’elle semble la distinguer singulièrement des autres villes américaines (même sudistes) : tropicale, multiculturelle, toujours marquée de façon assez sensible par son passé français, imprégnée de créolité et de superstition vaudoue autant que d’attachement à l’Histoire, de même qu’à la gastronomie et à la musique, omniprésente. Une ville américaine qui, déjà, regarde vers les Caraïbes et cultive farouchement son particularisme.
Après avoir fini ce thriller, on aurait pour un peu l’impression d’avoir effectué un voyage, d’avoir réellement déambulé dans les rues animées et bondées de touristes du Vieux Carré, de s’être promené au cœur des jardins louisianais luxuriants, pleins de coquetterie, ou encore d’avoir arpenté (non sans appréhension) les nombreux faubourgs où logent les non moins nombreux déshérités, sordides, farcis de terrains vagues louches, de maisons miteuses clouées de planches et de chaussées défoncées par les nids-de-poule en train de rôtir au soleil.
De plus – ce qui ne gâte rien – on a appris pas mal de choses, tant sur la culture et l’histoire louisianaises que sur la culture cubaine et, bien sûr, sur la profonde empreinte (aussi bien matérielle que psychologiquement traumatique) qu’a laissé, en 2005, l’apocalyptique passage du méga-cyclone Katrina.
Le regard porté sur la société néo-orléanaise et, à travers elle, sur le capitalisme libéral, s’avère sans concession : il sait attirer notre attention, à sa manière, sur le fossé gigantesque (et douloureusement ahurissant) qui, grosso modo, sépare la cité en deux catégories, voire en deux « planètes » on ne peut plus distinctes. Ce fossé est creusé par l’argent et, bien sûr, par l’appartenance ethnique. La dénonciation du racisme et de l’hypocrisie sudistes endémiques ne fait pas défaut ; plus étonnant – et, peut-être, plus intéressant encore – est la mise en relief de l’égoïsme hédoniste qui caractérise les classes moyennes branchées, lesquelles vivent dans une « tour d’ivoire » (l’équivalent de nos « bobos ») et de leur mentalité le plus souvent insupportablement superficielle , qui n’échappe pas non plus à l’œil acéré de notre écrivaine.
Cette dernière nous campe, par ailleurs, une héroïne qui vaut le détour. Très attachante nous apparaît la figure de cette jeune cubaine (du moins, d’ascendance), au caractère complexe, de cette métisse à la peau blanche tourmentée et autodestructrice qui incarne un « rêve américain » extrêmement mal assumé car traduit par un déchirement marqué entre ses origines de « fille des cités » sordides et sa condition actuelle de journaliste branchée passablement carriériste.
Chapeau à l’auteure pour son art de si bien donner relief à ses cadres et à ses personnages ! C’est fort rapidement qu’on se laisse prendre au charme de cette écriture directe, faite de phrases nerveuses et énergiques, mais qui cependant « coule bien », de façon aisée et entraînante, et qui ainsi se révèle d’une redoutable « efficacité ».
Pour un premier roman, le moins qu’on puisse noter, c’est qu’il apparaît prometteur. Il m’a valu, quoi qu’il en soit, une lecture des plus agréables.
Il ne fait pas de doute qu’un tel thriller – si riche, si ambitieux – dépasse largement la dimension du simple polar noir que l’on lit entre deux métros ou en train, juste pour s’occuper l’esprit. N’ayons pas peur des mots, il se hausse à celle d’un petit « chef d’œuvre » et constitue, en tout cas, pour le lecteur, une excellente surprise.
A recommander à tout prix.




P. Laranco.

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