dimanche 24 février 2013

Un texte poétique du tout jeune auteur mauricien Aqil GOPEE.



"Excédée, Gaïa prit une serpe, et la tendit à ses enfants en leur demandant de châtrer Ouranos, afin de le punir."



à Z.

                                                                                   GAIA



Lettre écrite il y a une infinité. Quelque part 
dans l’immensité des univers.



                                                                                   Gaïa,


Ont été détruites par le noir. Tes peaux de 
femme. Tes soies blanches et la volupté de 
mes nuits. Tu as été engloutie par mes lunes, 
mes étoiles. Dans l’obscurité de tes bois tu 
t’es laissé ensevelir par le poids de mes 
lumières. Caresses gémies par le toucher de 
la nuit sur ton être dénudé. Tes lèvres 
fendues par mes baisers. C’était ça, notre 
commencement.



Toi, femme. Créature. Tes cheveux portaient 
en leur soie les matrices de mes désirs. 
Grossesse de mes passions les plus folles. Tes 
yeux – ô tes yeux de boue ! Ils étaient les 
aubes de mes cieux. Tes crépuscules 
illuminés par l’aurore de mes soleils. Tes yeux 
étaient des océans où naviguaient  les sables, 
des sirènes écrasées sous les rochers. Je t’ai 
vue, moi voyageur des lunes, laboureur des 
terres et des volcans. Je passais et je t’ai vue. 
Accroupie comme une gazelle, drapée de 
noirceur. Allongée sur l’herbe bouillonnante 
de la terre, tes mains des cercueils enfouis 
sous des cadavres. Je t’ai vue et je t’ai sentie. 
J’ai survolé ta carcasse, ton corps-marécage 
et je me suis métamorphosé en boue. 
Osmose dans les cavités de tes chairs, 
lactescence dilatée, sang noir.


Je me suis fondu en toi. Je me suis fondu 
comme du feu dans de la glace. Les silences 
de ton âme. Femme de sang. Femme 
d’argile. Mes doigts étaient des araignées 
ourlées de chair, des bêtes qui t’ont 
parcourue dans une implosion de roc et de 
lave. Mes grâces ont scindé ton existence. 
Les couleurs de nos yeux se sont cicatrisées 
dans les entrelacs de nos cils.


Nous étions là. Quelque part, vivants et morts 
sur tes dunes dorées de mes larmes et de tes 
peines. Nous existions, des âmes nées de la 
mort, deux spectres nus dans la rougeur de 
mes lunes et de tes arbres. Nous étions collés 
l’un à l’autre, mes nuages se trempant les 
bras dans les boues de tes forêts.


Tu étais moi et j’étais toi. J’étais moi et tu 
étais toi. J’ai transcendé tes rouages et nous 
nous sommes enfoncés comme des 
astéroïdes dans les enchevêtrements de tes 
racines.  Nos lèvres étaient des éclipses. Le 
noir et le blanc dans une union où plus rien 
n’avait d’importance. Ta gorge était une 
caverne démolie par l’électricité de mes 
foudres. Ferventes coulées de lave et de 
pierres.


Tu étais femme et j’étais homme. Nos âmes 
pécheresses se sont mutilées en lames 
d’argent et d’ébène. Tu étais laide. Un désert 
aride et sans fin. Puis sommes entrés en 
collision, mes galaxies polychromes et tes 
profondeurs sombres se sont unies. Mes 
pluies ont arraché la laideur de ton âme, et 
tu es devenue verte et bleue, comme le feu 
de mes étoiles. Je t’ai aimée, je t’ai chérie. Je 
t’ai brûlée de l’immensité de mes espaces et 
tu m’as accueilli de tes gravités et de ton 
magnétisme.


Nous étions cieux et terres. Terres et cieux. 
Embourbés dans le plaisir et la volupté. 
Pendus comme deux filets de lune entre tes 
océans et mes constellations. 
Tu étais mère et j’étais père. De nos 
inexistences ont jailli des âmes d’éther dans 
des peaux d’argile, des affres de nos 
créations. Nous avons engendré ceux  de la 
pire espèce. Toi et moi avons mis au monde 
l’humanité et ses défauts. Toi et moi avons 
bâti des squelettes de chair qui nous ont 
conduits à notre perte.  Toi et moi, pour 
toujours déchirés par les perles de nos 
semences fusionnées.


Il n’y avait plus de toi, plus de moi. Il ne 
restait que le ciel, la terre et nos enfants.


Je t’aime Gaïa. Je t’aime comme jamais je ne 
t’ai aimée et sache que je te pardonne. Je te 
pardonne la faucille brandie par notre fils. La 
castration de mes étoiles enfouies dans ton 
nid de marécages. Je te pardonne notre 
déchirure. J’ai réfléchi, j’ai beaucoup réfléchi, 
le long de toutes ces éternités à contempler 
ton corps d’argile si loin de moi sans que je 
puisse t’effleurer du bout de mes doigts. J’ai 
réfléchi à notre amour, à nos passions 
passées et à nos enfants. Je sais que tu les 
aimes, ma profonde. J’ai réfléchi.  Et pour toi, 
pour mon amour de tes pierres et de tes 
ruines, pour tes inondations quand je te 
pleure et pour tes sécheresses quand se 
tarissent mes larmes, pour tout ce qui est toi, 
je les aimerai. Tes enfants seront mes 
enfants. Je les aimerai d’un amour puissant, 
doux comme les effluves du sépale de tes 
roses. D’un amour riche comme les abysses 
de tes terres.
Je les aimerai pour toujours, comme je t’aime 
toi.


Tu seras mère et je serais père. Et nos corps-
infinités se retrouveront encore une fois 
réunis dans des étreintes de lianes et de 
lunes. Nos enfants habiteront mes nuages 
descendus et mes soleils jailliront de leurs 
tombes astrales pour ne jamais se coucher. 
Nous serons ensemble, moi, toi, et nos 
enfants.  Nous serons heureux pour toujours, 
dans un monde où la mort sera méconnue 
des âmes.


Reviens à moi, je t’en conjure. Notre union 
s’étalera pour toujours, ce sera l’Éden, 
comme au début. Il jaillira de nos 
enlacements des jardins où danseront les 
nuages et les étoiles. Où ma lune – notre 
lune – apprendra à nos enfants les secrets de 
l’univers. Tout sera parfait.


Et aussi, pardonne-moi.

                                                                         Avec mon éternel amour,

                                                                               Ouranos.





Aqil GOPEE.

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